Gilles Deleuze a fait de Friedrich Nietzsche son principal allié philosophique pour échapper au bloc négatif qu'incarnait l'hégélianisme dominant au XXe siècle. Son essai *Nietzsche et la philosophie* (1962) constitue moins une reconstruction fidèle qu'une réactivation stratégique : Deleuze y repère chez Nietzsche une **pensée-force** capable de renverser le ressentiment qui paralyse la création conceptuelle. Ce qui fascine Deleuze, c'est la **généalogie** nietzschéenne, non comme dévaluation cynique, mais comme instrument d'**affirmation**. Là où la tradition française lisait Nietzsche comme penseur de la destruction, Deleuze discerne un éloge de la puissance créatrice, du **devenir** affirmant ses propres valeurs. Cette relecture opère un détournement fécond : en insistant sur l'affirmation plutôt que sur la critique, Deleuze forge ses propres concepts — le rhizome, la multiplicité, la différence — qui prolongent sans les reproduire la philosophie nietzschéenne. Le texte de Deleuze invite à lire Nietzsche non comme penseur des hiérarchies figées, mais comme explorateur de l'**énergie créatrice** qui s'ignore elle-même. C'est cette réactivation du Nietzsche affirmant, libéré du fardeau interprétatif du pouvoir brut, qui fonde la modernité du rapport deleuzien à la pensée nietzschéenne.
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