Quand Marcel Proust achevait sa monumentale *À la Recherche du temps perdu* (1927), James Joyce venait de publier *Ulysses* (1922), conçu en quasi-clandestinité à Trieste et Paris. Ces deux œuvres de rupture, élaborées indépendamment dans les années vingt, répondaient à une même exigence fondatrice: détrôner le **temps chronologique** au profit de l'**expérience psychique**. Proust déploie l'infini par l'introspection sensorielle et les ondulations de la mémoire involontaire. Joyce libère la conscience en **flux verbal vertigineux**, en fragmentations syntaxiques qui démantèlent la grammaire. Leurs chemins divergent cependant: le Français approfondissait l'instant, oscillant entre sensation et réminiscence; l'Irlandais fragmentait le discours, mélant niveaux de langage, parodies et trivialités urbaines. Tous deux ont aboli la narration linéaire, mais le premier lui substitue une logique de l'intime, le second une logique rhapsodique. Curieusement, ces génies contemporains ne se sont guère lus en profondeur — Joyce trouvait Proust trop contemplatif; Proust jugeait Joyce incompréhensible. Pourtant, du haut de leurs deux entreprises monumentales, ils gouvernent ensemble le roman du XXe siècle, cristallisant chacun un versant de la conscience moderne.
Convergence indépendante, sans contact documenté.