L'Étranger de Camus, paru en 1942, contient en germe tous les éléments que le **Théâtre de l'absurde** énoncera une décennie plus tard sur les planches. Le roman pose une question radicale : que faire quand le monde refuse de signifier ? Meursault, son héros, demeure indifférent aux attentes de la justice, de la morale, de la société. Cette **incommunicabilité** entre l'individu et les normes qui l'enserrent devient, chez Ionesco et Beckett, la matrice même du drame existentiel. Quand Ionesco invente la **Cantatrice chauve** (1950), quand Beckett écrit **En attendant Godot** (1953), ils ne font que transposer à la scène la vision camusienne de l'existence. Le procès kafkaïen que subit Meursault se fragmente en dialogues vides, en situations sans issue où la parole se désagrège. L'aliénation que Camus avait dépeinte en prose romanesque devient spectacle vivant : les personnages ionesciens héritent directement de cette indifférence foncière, de ce **divorce avec le sens**. Ce que le roman forge en philosophie existentielle, le théâtre le dramatise en geste quotidien. L'Étranger n'a pas seulement décrit l'indifférence du monde : il en a donné le **vocabulaire** que Ionesco et Beckett allaient projeter sur les planches.
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